Edward Quinn, Photographer

The Edward Quinn Archive

Stars and Cars of the '50s



Un grand moment assuré pour tous
(„Edward Quinn. Stars and Cars oft the 50s“, teNeues Publishing Group 2008)

Jürgen Lewandowski

C’est en 1980 que je tombai pour la première fois sur le nom d’Edward Quinn : il figurait sur un livre au titre prometteur de Riviera Cocktail – avec pour sous-titre : Les années cinquante, l’âge d’or de la Côte d’Azur. J’étais fasciné : la jaquette d‘un violet foncé mentionnait des noms comme Gunter Sachs, Giovanni Agnelli, Jean Cocteau, Françoise Sagan, Peter Ustinov, Yul Brynner et – naturellement – Brigitte Bardot. Sans oublier des dizaines d’autres noms qui m’intéressaient, mais dont la liste serait trop longue.

Après avoir d’abord feuilleté et puis lu attentivement les 200 pages, je savais que j’étais né au mauvais endroit à la mauvaise date et, en ce qui concerne la fortune d’un Aristoteles Onassis ou du duc de Windsor qui me faisait défaut : à l’époque, l’argent n’était pas tout – celui qui réussissait comme artiste, avait du succès comme chanteur ou se taillait une réputation de bon vivant, pouvait se divertir royalement sur la Côte d’Azur et profiter de la vie, femmes séduisantes et glamour inclus. Une perspective alléchante – et que le livre avait le don d’ intensifier. Bref : j’étais subjugué par les photos d’Edward Quinn à une époque où il était, d’une part, presque oublié et, d’autre part, pas encore redécouvert. Car ce livre paru en 1980 n’était pas le best-seller qu’il aurait dû être – mais ce sort avait déjà frappé plus d’un livre.

Heureusement le destin fut clément à Edward Quinn – car, 27 ans plus tard, je tombai à nouveau sur le titre Riviera Cocktail. Cette fois dans un format plus grand, plus raffiné et plus spectaculaire – et Edward Quinn obtenait enfin les éloges et la reconnaissance qui, un quart de siècle plus tôt avaient été refusés à l’ouvrage.
Alain Delon and Jane Fonda arriving at the film set of
Enfin l’on reconnaissait l’éclat et le glamour d’une époque où argent et esprit se complétaient, où les célébrités n’étaient pas la proie de paparazzis agaçants et où les stars de cinéma pouvaient se déplacer normalement dans la vie de tous les jours. Une fenêtre s’ouvrait sur une époque où le grand monde affluait sur une petite bande de côte pour y tourner des films, faire la fête, profiter des vacances et s’adonner à la belle vie, qui, après les années de guerre, était – devait être vécue avec tant de plaisir, parce que les démons de la guerre devait être tenus à distance.

Naturellement l’automobile faisait aussi partie de ce style de vie – elle ne représentait pas seulement une mobilité retrouvée et la certitude de conquérir des lieux et paysages vers lesquels, en quête de beauté et de joie de vivre, on se sentait attiré ; vers les endroits « dans le vent » d’une société qui voulait recultiver l’art de faire la fête. Dans la tradition des années vingt et trente, l’automobile était aussi symbole de richesse, parfois d’ambitions sportives et, de temps à autre aussi, de bon goût. C’est pourquoi il n’est guère étonnant que nous rencontrions dans les pages suivantes quelques icônes du design, aujourd’hui rangées dans les garages des collectionneurs, atteignant lors de ventes aux enchères, dans la flambée des prix, des sommes que les anciens propriétaires n’auraient jamais pu imaginer.

Sans nul doute, les diverses Ferrari 250 GT California Spider en font partie, dont l’une au numéro de véhicule 2175 GT devint au printemps 1961 la propriété du metteur en scène Roger Vadim, ce dernier l’ayant soi-disant offerte ensuite à Brigitte Bardot – bien qu’il soit ici photographiée avec Catherine Deneuve. Ou encore la California Spider à immatriculation monégasque, dans laquelle Alain Delon et Jane Fonda sillonnaient à train d’enfer la Côte d’Azur en 1964. Ou la 212 Vignale Spider (0076E) du réalisateur Roberto Rossellini qui fit une halte à Monaco pour faire réparer le fragile douze cylindres. Encore plus rare, la 375 MM (0456 AM) de 1954 que Roberto Rossellini et Ingrid Bergman firent construire par la Carrozzeria Pininfarina – qui, juste trois ans plus tard, apparut à Cannes comme voiture d’occasion et est aujourd’hui considérée comme création novatrice de la carrosserie et comme icône du design italien. Personne ne pouvait se douter que ce douze cylindres se négocierait aujourd’hui en millions – et c’est tant mieux, parce que, sinon, jamais ses anciens propriétaires n’auraient conduit ce chef-d’œuvre d’esthétique avec autant de légèreté d’insouciance. Ils l’auraient alors, déjà à l’époque, enfermé dans des garages climatisés, comme c’est, hélas, trop souvent le cas de nos jours.

Autrefois, les rapports avec les voitures étaient différents. La photo de Peter Ustinov et de son Coupé Drophead Aston Martin DB 2 l’atteste en effet. Plus tard anobli sous le titre de Sir Peter, Ustinov, du reste un excellent connaisseur en automobiles, utilisait le noble carrosse pour ses trajets quotidiens – à toute heure et en toute tenue vestimentaire, comme le prouvent les chouette sandales dans lesquelles nous pouvons admirer la star internationale, futur propriétaire d’Hispano-Suiza et de Maserati, à côté de son Aston Martin. Les rares photos, sur lesquelles les stars montent dans des voitures ordinaires, comme le « fan » de Ferrari Roberto Rossellini dans une Panhard Dyna ou le pilote monégasque de Grand Prix Louis Chiron observant sa femme dans une Renault 4 CV, sont des exceptions. Ces impressionnants clichés ne dévoilent naturellement pas toute la réalité : Sophia Loren à côté d’une Peugeot 203 ? Brigitte Bardot en train de descendre d’une Citroën 2 CV ? Ou bien l’actrice Martine Carol posant avec son mari Christian-Jaque aux côtés d’une Citroën DS ? Il fallait pourtant qu’une personnalité importante soit photographiée à côté d’une voiture commune – la représentation de la vie quotidienne normale est très limitée dans l’œuvre d’Edward Quinn. Car, dans les années 50, la vie simple est exclue – qui voulait voir des photos de la Côte d’Azur attendait glamour et stars.

C’est bien pourquoi parmi ces souvenirs d’une grande époque se trouvent aussi les belles américaines, les limousines anglaises et les presque incontournables voitures officielles de la maison Rolls-Royce qui témoignent de l’importance et de la richesse de leurs propriétaires. Les amateurs de lignes plus sportives se tournaient plutôt vers la Ford Thunderbird, réponse pseudo-sportive de la maison Ford à la Corvette. Plus tard, aux côtés des modèles de Ferrari, Jaguar et Aston-Martin déjà mentionnés vinrent s’ajouter aussi quelques Porsche et surtout la Mercedes-Benz 300 SL. Avec son mélange unique de formes agressives (portes papillons !), de technique d’avant-garde (châssis coque ! injection directe d’essence !) et de succès sportifs (victoires au Mans, à Nürburgring et à la Carrera Panamericana !), ce modèle donnait à tout macho quelque peu fortuné le sentiment de posséder la voiture de sport par excellence. Et il n’y a qu’à voir les visages avisés d’un Karim Aga Khan, d’un Yul Brynner ou du Shah de Perse pour comprendre qu’ils avaient gagné le jackpot : impossible de dépasser ce statut.

La Côte d’Azur était bien sûr un biotope : une météo parfaite pour des films parfaits ; un paysage qui, aujourd’hui encore – à condition d’éviter les masses de touristes –, vous tient sous son charme, sans oublier une succulente cuisine, de bons vins, du champagne à souhait et des femmes si belles que les hommes riches et séduisants étaient attirés par elles comme les papillons de nuit par la lumière. De plus, la vie ici était presque donnée pour les producteurs de films américains et leur entourage grâce à un dollar très fort ; et, comme les merveilleux grands hôtels de la côte offraient le décor idéal et que de la principauté de Monaco émanait le charme d’un royaume d’opérette avec un vrai prince, la Côte d’Azur exerçait une immense attraction.

Une coulisse de rêve qui attira aussi les Européens, chefs d’entreprise – ou leurs fils –, nobles ou hommes politiques, parvenus au capital toujours nécessaire pour obtenir sur la Côte d’Azur la résidence appropriée et un peu de distraction. Et ceux qui n’avaient pas assez d’argent s’assuraient l’amitié d’un Aristoteles Onassis, comme l’ancien Premier ministre britannique Winston Churchill le pratiqua de façon exemplaire. Quant à ceux qui n’avaient plus de toit dans leur pays d’origine, parce que le peuple ou les militaires les avaient destitués de leur pouvoir, ils pouvaient être sûrs de trouver sur la Côte d’Azur un logis adéquat – tant que la source financière emportée dans les bagages (ou déposée à temps en Suisse) ne tarissait pas. Pour pouvoir travailler comme photographe, Edward Quinn n’aurait su trouver meilleur endroit au monde.

Qu’est-ce qui nous fascine autant aujourd’hui dans ces clichés ?

C’est certainement avant tout la légèreté qui émane de ces photos. La joie de vivre et – disons-le : le plaisir de montrer ce qu’on a. Tandis qu’aujourd’hui on a honte d’avoir réussi. Si l’imagination, la créativité et le travail qu’on y avait investis avaient apporté gloire et réussite sociale, la question ne se posait pas autrefois, les rêves voulaient être réalisés et vécus.

Dans ses réflexions sur la magie des années cinquante, l’auteur américain Albert Drake écrivit : « C’était le temps de l’innocence et de l’enthousiasme. Il y avait beaucoup moins de gens et beaucoup plus de libertés personnelles. Nous goûtions le paradoxe des modestes attentes et des rêves impossibles. Il régnait un esprit général d’optimisme. Le fait que nous étions tous jeunes nous aidait énormément et il se peut que seul cet élément suffise à sublimer ma vision de cette décade. » Un peu plus loin, il affirme : « C’est cette ambiance optimiste qui caractérisait les Fifties – tout était possible. Je le sentais vibrer dans l’air – qu’il s’agisse de l’avènement du cinémascope ou de la qualité Hi-Fi, de la télévision ou des avions à réaction – il se passait toujours des choses formidables. »

Et Edward Quinn et sa femme Gret Gret y contribuèrent aussi : Ils rassemblèrent de merveilleux moments dans un pays aussi merveilleux que Camelot, qui s’était matérialisé à cette époque et sous cette forme sur la Côte d’Azur. Ainsi, ils étaient en mesure de participer à la naissance du mythe et de créer un Shangri-La qui rayonne aujourd’hui encore.

Un Shangri-La regorgeant de cabriolets et créatures ravissantes. Un pays où on possédait argent et richesse et où on le montrait – et dans lequel les automobiles étaient un élément central de la mise en scène personnelle ; on ne filait pas encore d’une soirée mondaine à l’autre en hélicoptère, le trajet était le plaisir en soi. Les voitures pouvaient étaler leurs attributs : représentation, forme sportive, noblesse et parfois aussi un brin d’hédonisme. De plus, le diktat de l’aérodynamique ne régnait pas encore et l’amour du chrome était intact, ce qui donna naissance à une diversité de formes qui, aujourd’hui encore, nous coupe le souffle. Les photos d’Edward Quinn nous apportent une autre révélation : il y avait à cette époque-là un plus grand nombre de fabricants d’automobiles. Il existait en France une multitude de marques, de Simca à Peugeot, Citroën et Renault en passant par Facel-Vega, Talbot, Bugatti et Panhard. En Grande-Bretagne, on construisait des voitures portant les noms de Bristol, MG, Hillman, Sunbeam, Austin Healey, Aston Martin, Jaguar, Rolls-Royce et Bentley.

Chez les Américains, la diversité était absolument époustouflante – avec des marques comme Nash, Buick, Packard, Dodge, Studebaker, Oldsmobile, Kaiser, Hudson, Ford, Lincoln, Chevrolet et Chrysler – et, bien sûr, les Cadillac surchargées mais impressionnantes, dans lesquelles les stars de cinéma aimaient être aperçues. Par contre, les marques allemandes, telles Mercedes-Benz, BMW et Porsche, se faisaient plutôt rares, à cause d’un éventail relativement restreint de modèles haut de gamme : uniquement les modèles Mercedes-Benz 300 et les BMW 503 et 507. Même constat aussi en Italie : il fallait au moins un Beach-Buggy
comme le Jolly pour attirer une célébrité dans une Fiat, celles-ci leur préférant de loin les modèles Ferrari, Maserati, Alfa-Romeo et Lancia qui alliaient le design à la technique. Il n’y a donc rien d’étonnant que le prince Rainier de Monaco s’installe de préférence dans les véhicules de la marque Lancia réunis dans son garage bien fourni : une B20 Aurelia Gran Turismo et une séduisante Lancia Aurelia B24 Spider America.

En contraste se posait la Vespa, moyen de locomotion urbain indispensable : déjà à l’époque, autour de la Croisette ou du palais du prince Rainier les embouteillages étaient courants et il fallait en sortir à toute vitesse.

Un voyage dans l’univers d’Edward Quinn est un voyage à travers une époque révolue pour toujours – la Côte d’Azur est naturellement attirante, même encore de nos jours : à condition d’être à la bonne saison au bon endroit. Autrement, elle est devenue une sorte de Disneyland, donc surpeuplée et hors de prix. Considérons donc les photos pour ce qu’elles sont : le merveilleux souvenir d’une époque où, tout certes n’était pas pour le mieux, mais où les hommes portaient en eux la certitude que tout pourrait devenir meilleur. C’est sans doute cet optimisme qui fait le charme particulier de ces clichés. Et nous regardons avec bonheur le luxe et la variété de ces automobiles – même celles qu’il ne nous sera plus jamais donné de voir ainsi.

Que chantaient si bien les Beatles, en 1967, dans l’album Sgt. Peppers Lonely Hearts Club Band ? A splendid time is guaranteed for all (Un grand moment assuré pour tous) – l’émotion qui vous accompagne en feuilletant ces pages ne saurait être mieux décrite.


Jürgen Lewandowski

Title photo: Edward Quinn, Zurich 1983. © Eric Bachmann